Le 7 janvier, à Minneapolis, une Américaine, Renee Nicole Good, a été tuée par un agent de l’ICE. Les images diffusées depuis montrent une scène qui contredit déjà le récit officiel : on la voit reculant après qu’un agent ait tenté de la faire sortir de la voiture, avançant et essayant de faire demi-tour avant d’être abattue. Elle ne fonçait pas sur lui. Elle observait une opération de l’ICE (la police américaine de l’immigration) sur son trajet. La réponse politique a été immédiate. Donald Trump et son gouvernement ont invoqué la légitime défense, défendu l’agent, désigné la victime comme « terroriste » et « agitatrice ». Dans la rue, la réaction est inverse : manifestations massives, colère, refus de voir cette violence absorbée une fois de plus par le langage de la sécurité.

En Belgique, l’émotion est bien là. Les condamnations de Trump se multiplient. Mais une question essentielle reste largement absente du débat public : que dit cette scène de Minneapolis de nos propres politiques migratoires, ici, en Europe ?

Et surtout : pourquoi ne la met-on pas en relation avec Frontex ?

« ICE et Frontex, ce n’est pas pareil » : une ligne de défense commode

Depuis hier, on peut lire que non, Frontex et l’ICE, ce n’est pas comparable. Comme un mantra répété qui vise à se rassurer. Cette affirmation permet une posture confortable : dénoncer la brutalité américaine tout en évitant toute remise en question des choix faits ici. Elle est pourtant de moins en moins tenable.

ICE est une police fédérale, créée dans le contexte sécuritaire de l’après-11 septembre 2001. Elle arrête, détient, expulse. Sa violence est frontale, visible, assumée. Frontex, elle, est souvent présentée comme une agence technique. Mais cette image ne correspond plus à la réalité. Comme ICE, Frontex s’inscrit dans une généalogie post-11 septembre, où la migration a été durablement recadrée comme un problème de sécurité. En Europe aussi, ce moment a servi de catalyseur politique, accélérant une unification sécuritaire jusque-là hésitante.

Surtout, Frontex a changé de nature.

Frontex exerce désormais une coercition directe

En Belgique, la loi Frontex votée en 2024 permet à l’agence européenne d’agir sur le territoire national aux côtés de la police. Ce n’est pas un ajustement technique.

C’est un tournant politique.Frontex dispose aujourd’hui d’un corps permanent, dont des agents armés, participe à des contrôles, des interceptions, des arrestations administratives et à des procédures d’éloignement. Elle exerce une coercition réelle sur des personnes étrangères, sans être une police nationale, sans être pleinement responsable devant un parlement national, et sans offrir aux personnes concernées des recours clairs et accessibles.

Dire que Frontex « n’arrête pas » ou « ne fait qu’appuyer » relève désormais de la fiction. La coercition est bien là. Elle est simplement fragmentée, partagée, diluée entre niveaux de pouvoir. Et c’est précisément ce qui la rend politiquement dangereuse.

Concrètement, les parallèles entre ICE et Frontex ne relèvent pas de la spéculation. ICE arrête, détient et expulse sur le territoire américain. Frontex intercepte aux frontières extérieures de l’Union européenne, transmet des données, participe à des contrôles, coordonne et met en œuvre des retours forcés, et est impliquée dans des refoulements documentés. Dans les deux cas, il s’agit de personnes non criminelles, privées d’un accès effectif au droit, exposées à la détention administrative et à l’éloignement. Dans les deux cas aussi, la chaîne de commandement est opaque et la capacité, pour les personnes concernées, de faire valoir leurs droits est largement théorique. La différence ne porte pas sur la nature de la violence exercée, mais sur son mode d’organisation : centralisée et assumée dans le cas d’ICE, fragmentée et diluée dans le cas de Frontex — une dilution renforcée lorsque, comme en Belgique depuis la loi de 2024, l’agence européenne est autorisée à agir sur le territoire national aux côtés de la police.

Il ne s’agit pas de dérapages, mais de fonctionnement normal

L’erreur la plus fréquente consiste à parler « d’abus » ou de « dérapages ». L’agent de l’ICE qui a tiré à Minneapolis n’est pas une anomalie surgie hors système. Il agit dans une institution dont la mission est de traquer, contrôler et expulser des personnes désignées comme indésirables. Dans ce cadre, l’escalade de la violence n’est pas un accident : elle est une possibilité structurelle.

Il en va de même pour Frontex. Empêcher l’accès au territoire, entraver l’exercice du droit d’asile, organiser des retours forcés, coopérer avec des forces de sécurité étrangères : tout cela produit nécessairement des violations des droits humains. Non pas parce que les règles seraient mal appliquées, mais parce que la mission elle-même est incompatible avec le respect effectif du droit.

Le droit d’asile suppose l’accès au territoire. Le non-refoulement suppose une évaluation individuelle réelle. La dignité humaine suppose l’absence de détention arbitraire.

Or, le travail quotidien de ces agences consiste précisément à empêcher, dissuader, éloigner. Elles ne peuvent remplir leur mandat qu’en contournant, vidant ou suspendant ces principes. Ce n’est pas un dysfonctionnement : c’est leur mode opératoire normal.

Une légalité formelle, une légitimité absente

ICE et Frontex existent dans un cadre légal. Mais la légalité ne suffit pas à fonder la légitimité.Ces agences exercent une violence massive sur des personnes non criminelles, sans consentement, sans choix démocratique explicite, et avec un contrôle largement insuffisant. Leur pouvoir repose moins sur l’adhésion que sur l’inertie : budgets votés sans débat de fond, mandats élargis par touches successives, responsabilités diluées.

Frontex est particulièrement fragile sur ce plan. Son pouvoir augmente, mais les contre-pouvoirs ne suivent pas. Le Parlement européen contrôle mal. Les parlements nationaux se déclarent compétents quand cela les arrange, impuissants quand il s’agit d’assumer les conséquences. Les victimes, elles, se heurtent à un mur.

Si ces agences tiennent encore, ce n’est pas parce qu’elles sont légitimes. C’est parce que leur violence reste invisibilisée, technocratisée, déplacée vers des corps qui comptent moins.

Ce qui peut les faire basculer

L’histoire montre une chose : ce type d’institutions ne s’effondre pas sous le poids des rapports internes ou des ajustements techniques. Elles vacillent quand l’opinion publique cesse d’accepter leur récit. ICE est aujourd’hui fragilisée non parce qu’elle aurait changé, mais parce que sa violence est devenue trop visible, trop documentée, trop difficile à justifier.

C’est exactement ce qui est en jeu avec Frontex. Tant que l’on répète que « ce n’est pas pareil », que « l’Europe est différente », la machine continue. Mais chaque loi nationale qui étend ses pouvoirs, chaque opération sur le territoire, chaque mort aux frontières rapproche l’Europe du même point de rupture.

Abolir Frontex n’est pas une posture radicale importée des États-Unis. C’est une conclusion politique lucide : on ne peut pas humaniser une institution dont la fonction est d’exercer la violence aux frontières.

Minneapolis ne nous concerne pas seulement par l’émotion qu’elle suscite. Elle nous concerne parce qu’elle montre ce qui arrive quand on accepte, pas à pas, que la sécurité justifie tout — y compris l’usage de la force contre des personnes qui n’ont commis aucun crime. Ce type de violence ne s’impose pas d’un coup. Il s’installe, se normalise, se protège derrière le droit et la procédure, jusqu’à devenir presque invisible. Mais aucun système ne tient indéfiniment contre ce qu’il contredit : la dignité, l’égalité, la responsabilité démocratique.

Les murs les plus puissants tombent par leurs fissures.

Stéphanie Demblon

Source : Democracy Now!

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